L’art actuel dans tous ses débats
En réaction à l’article : L’art actuel dans tous ses états
d’Alexandre Motulsky-Falardeau (Voir Québec, 14 juin 2007)
Note préliminaire: cet avis est personnel et n’engage pas CKRL ni Richard Ste-Marie, co-animateur de l’Aérospatial, émission 100% arts visuels à CKRL.
J’aimerais bien savoir quelle mouche a piqué votre chroniqueur en arts visuels avant qu’il n’aille voir l’installation d’Yves Tremblay, Réverbération, au Lieu. Cette mouche devait posséder des pouvoirs titanesques pour qu’il se livre à une charge des plus explosives, le sujet aidant, non seulement sur l’œuvre d’Yves Tremblay, mais surtout sur le travail d’avant-garde du Lieu depuis 25 ans qu’il ne semble pas reconnaître.
Je laisserai les gens du Lieu répondre à cet assaut s’ils le jugent approprié. Je ne me concentrerai que sur l’œuvre de Tremblay dont il est question en sourdine et qui, à mon avis, ne justifie pas le jugement tranchant et sans nuances d’Alexandre à savoir que, depuis 25 ans, « les artistes (qui se sont exprimés au Lieu) … ne sont pas toujours parvenus à attirer un public suffisant pour qu’on puisse dire qu’ils ont amélioré la société ce qui doit d’abord et avant tout être la fonction de l’art, c’est-à-dire un facteur de développement social et culturel». Cet énoncé soulève deux questions : le rôle des médias dans les arts visuels et celui des artistes dans «l’amélioration» de la société.
J’indique au départ que je ne suis ni spécialiste, ni artiste, ni membre d’un centre, ni tout autre titre qui me placerait en conflit d’intérêts. Je ne suis qu’un être curieux qui cherche un sens à sa vie et qui fréquente notamment les arts actuels pour l’aider à le trouver. J’anime à CKRL une émission de radio qui concerne exclusivement les arts visuels et qui vise, entre autres, à ouvrir des portes sur ce milieu en l’apparence inaccessible de l’art actuel. Un milieu qui ne semble réservé qu’aux initiés. Dont je ne fais évidemment pas partie.
Pour notre travail, rappelons qu’il est bénévole, le traitement d’une grande exposition, comme celles que présente le Musée national des beaux-arts du Québec, s’avère des plus facile. Nous sommes en présence de grands maîtres dont le public a déjà entendu parler. Quoique, de plus en plus, le Musée nous propose des artistes émergeants au propos qui questionne, par exemple la récente installation de Michel de Broin. Ce genre d’œuvre est courrant dans les centres d’artistes, comme le Lieu. Ces œuvres nous demandent plus de réflexion, d’analyse et conséquemment plus de pédagogie pour y «attirer le public». Elles exigent de nous plus d’ouverture d’esprit, un abandon des repères traditionnels, une acceptation de voir les choses autrement et surtout, du moins c’est ce à quoi je m’oblige, une distance pour nous donner le temps de réflexion nécessaire afin de ne pas juger l’œuvre à son premier niveau de lecture.
Pour «attirer le public» nous devons, nous-mêmes, prendre ce recul nécessaire. Et si après l’avoir fait rien ne surgit, c’est que l’œuvre n’avait rien d’éclairant pour nous. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’en n’avait pas. Nous ne l’avons tout simplement pas saisie. Ou, comme on le dit dans le milieu, elle n’a pas marché.
Notre mission à Voir, CKRL, CKIA, CHYZ, CANAL Vox, est de témoigner de la différence, de l’alternatif, de l’autrement, etc. En somme «d’attirer le public» vers autre chose que ce que nous croyons être le déjà-vu. Le public n’est pas constitué que d’initiés. Il ne faut pas prendre pour acquis qu’un événement en arts visuels saura le surprendre, voire le faire réfléchir. J’en suis l’exemple vivant. Il faut aussi savoir dire ce qui ne nous a pas éclairés. Avec nuances et respect.
Mais de là à décrier à boulets rouges tout le travail audacieux d’un centre d’artistes pour une installation qu’on n’a pas appréciée, il y a toute une marge que nos médias devraient se retenir de défoncer. Je l’ai dit, Voir est un lieu alternatif, tout comme le sont les centres d’artistes de Québec. Les projets de ces centres n’auront jamais le «glamour» de ceux qu’offrent les grandes institutions. C’est d’ailleurs leur lot. Avec les moyens dont ils disposent, ces centres nous présentent des visions différentes de la vie par des œuvres qui tentent de faire éclater les frontières entre les diverses pratiques artistiques et aussi, souvent, des réflexions qu’elles nous soumettent sur les enjeux sociaux ou philosophiques de la vie. C’est aussi et beaucoup ce que Voir Québec nous propose tous les jeudis et également pourquoi de plus en plus de «public» se l’approprie.
C’est aussi exactement le sens du travail d’Yves Tremblay au Lieu. Un travail résolument dédié à la paix, d’une efficacité et d’un spectaculaire qui m’ont renversé. Qui m’ont «réverbéré»!!!
D’abord, cette utilisation d’un réverbère comme canon. Qui dit réverbère pense sécurité : la lumière qui rassure la nuit, la lumière qui guide sur les autoroutes, etc. Tremblay détourne le sens de ce mobilier urbain pour en faire une arme, un canon, en somme un objet meurtrier des plus insécurisants. Tout à l’envers de la fonction première de l’objet. Mais doit-on y faire un parallèle avec cette obsession de la sécurité au nom de laquelle les USA ont entraîné nombre de pays dans leur soif d’impérialisme guerrier? Voilà une question que l’œuvre soulève.
Par ailleurs, ces réverbères-canons s’alimentent de la présence humaine au Lieu. Dès qu’un senseur détecte un mouvement humain, la bête (un parachute militaire) se gonfle et le canon se dresse annonçant la frappe imminente. On en sera exempté. Cependant, une civière militaire à proximité témoignera de celles et ceux qui en ont été l’objet. Des ventouses disposées dans la galerie et reliées à cette civière renforcent cette idée de la guerre qui se nourrit, de cette industrie de l’armement qui se gave de conflits armés.
Mais surtout que cette guerre, ou qu’elle soit, détruit des humains, surtout ceux qui y subsistent. Ils ne font pas le poids face à cette machine démesurée qui occupe tout l’espace de la galerie. Pour souvenir, une photo où hommes et femmes ont le visage troué par un obus qui a changé leur vie à tout jamais. Ou aussi cet enfant au visage tout autant troué, mais surtout aux membres déformés par un de ces gaz dits à dommages collatéraux.
Cette œuvre m’a bouleversé. Elle crie pour la paix. Pour une trêve. Pour une autre façon de voir la vie, ensemble. Elle contribue à «améliorer la société». Une telle œuvre mérite que le grand public s’y attarde. Et qu’on le guide. C’est notre rôle. Pour l’apprécier, il faut y mettre du temps. Il faut pouvoir la recevoir, l’accepter, la digérer, et en saisir le sens. Une seule recette, le temps et la réflexion.
À titre de médias alternatifs nous avons cette responsabilité d’éveiller le public à la différence et de lui proposer des pistes de lecture pour l’aider à cheminer. Ce n’est pas toujours facile en art actuel. Il est donc crucial pour nous de prendre le temps avant de condamner un centre d’artistes qui a bousculé les normes depuis 25 ans. Mais aussi de dégrader un artiste dont le propos est d’une très grande actualité et, pour qui sait s’y attarder, d’une très grande efficacité.
Pour côtoyer régulièrement Alexandre dans les expositions et vernissages, j’espère que ce jugement est tributaire d’un dead-line auquel il aura eu à faire face et qui ne lui aura pas donné le temps de, justement, se faire une bonne idée sur cette exposition.
Jean-Pierre Guay
L'installation Réverbération
d'Yves Tremblay.
photo: Lucie Marcoux (VOIR)
L'exposition
est prolongée au Lieu
Article d'Alexandre Motulsky-Falardeau
(Voir / Québec / 14 juin 2007)
Lettre de Jean-Pierre Guay
au Voir
Lettre de Daniel Rochette
(Président, Les éditions Intervention)
Lettre de Richard Martel
au Voir
Réponse au Lieu
de David Desjardins
rédacteur en chef de Voir Québec
Réponse d'Yves Tremblay
à L'article de A. Motulsky-Falardeau
Mea culpa
d'alexandre Motulsky-Falardeau
Ceci n'est pas une pipe
(blogue)
Voir Québec, l'installatiion,
Le Lieu et Marcel Duchamp,
take 2!!!
L'Interventioniste
En archives:
L'artiste, le public et le médiateur,
Chronique de Richard Ste-Marie
à l'émission Tout l'monde s'en fout pas
(avec François Lemay)
le 3 février 2002.
Pour écouter :
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Interview de Richard Martel
Le Lieu / Inter
À l'émission L'Aérospatial
(avec Jean-Pierre Guay)
le 20 décembre 2006
Pour écouter :
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