Le bon côté du micro
Les dimanches à 11h00 / CKRL mf 89,1 / Québec

L’artiste (*)

‘Y a trop d’artistes
Au fait, qu’est-ce qu’un artiste? Petite anecdote :
Un artiste bien connu me confiait un jour que son séjour de plusieurs mois au Japon avait changé sa vie. Ses relations avec les gens s’étaient modifiées. Ses promenades en forêt ne lui paraissaient plus les mêmes. Son attitude envers la vie en général s’était transformée au point où, affirmait-il, il pourrait s’arrêter de produire et passer le reste de ses jours en contemplation. Il ne serait plus jamais le même artiste.

«Mais, lui rétorquai-je, la question ne se posera pas: si tu arrêtes de produire des œuvres d’art, tu ne pourras plus te considérer comme un artiste.»

Piqué au vif, il répliqua:
«Je suis, j’ai été et je serai toujours un artiste! Être artiste, c’est une attitude, une façon de voir la vie! Il y a des cultivateurs qui sont, à leur manière, des artistes, il y a des pêcheurs qui...»

Je pensai aux fonctionnaires de Revenu Québec avec qui j’avais eu quelques conversations assez pénibles. Allez savoir, peut-être se considéraient-ils eux aussi comme des artistes. L’imposition est sans doute un art méconnu.

Would be artists
Comme éditeur, il m’arrive assez souvent de rencontrer des gens qui, avec le plus grand sérieux, me confient qu’ils ont en tête, depuis des années, un roman dont ils remettent sans cesse la rédaction à plus tard. La vie étant ce qu’elle est, vous savez, le travail, les enfants, vous comprenez. Eux aussi se considèrent comme des artistes.

On vit dans un monde de plus en plus virtuel.

J’ai été musicien. Saxophoniste. J’ai fait des tournées en Europe, j’ai enregistré des disques. J’ai fait partie d’une des troupes fondatrices du Cirque du Soleil. Je sais, pour l’avoir pratiquée, ce qu’est la vie d’artiste. Or, je ne joue plus depuis 1985. Je suis un ex-musicien. Car pour moi, et n’en déplaise à Marcel Duchamp, un musicien est celui qui joue de la musique, non celui qui pourrait en jouer. Un peintre, celui qui peint des tableaux, non celui qui en a déjà peints. Un écrivain, celui qui écrit, non pas celui qui éventuellement écrira. C’est pourtant bien simple: un artiste est celui qui fait de l’art.

Nascuntur poetae, fiunt oratores...
Plusieurs ex-collègues et étudiants universitaires, plusieurs personnes autour de moi ne partagent cependant pas mon point de vue. Beaucoup croient sincèrement qu’être artiste est un état d’esprit, une attitude, une qualité intrinsèque de leur être. On naît, on est artiste, on devient autre chose. Leur opinion est d’ailleurs tout à fait confirmée par le dictionnaire Larousse lui-même, selon qui l’artiste est «une personne qui, pratiquant ou non un art, aime les arts, la bohème, l’anticonformisme». Pas étonnant qu’une telle conviction amène alors le public à confondre vie d’artiste avec vie de bohème, avec le lot des préjugés: artistes rêveurs, déconnectés, inadaptés sinon assistés sociaux.

On comprendra qu’une telle certitude véhiculée par les créateurs (titre qu’ils partagent seuls avec Dieu) eux-mêmes ne suffira pas à convaincre leur gérant de caisse de leurs qualités d’entrepreneurs.

Un «sportif» qui boit sa bière et mange des chips en regardant un match de hockey à la télévision, c’est drôle. Un «artiste» qui n’a jamais produit une seule œuvre d’art, ça ne fait rire personne. Dommage.

Amateurs ou professionnels?
Le milieu artistique est historiquement un des plus tolérants. Bravo! Tant mieux si ce milieu accueille favorablement dans ses rangs les marginaux, les pas-comme-les-autres, les délinquants, avec une certaine fierté non dissimulée. On connaît la capacité naturelle du milieu artistique à défendre les droits individuels. C’est sans doute le milieu des arts qui a su en premier lieu promouvoir la cause des gais. Le problème des artistes visuels vient du fait qu’ils tolèrent les amateurs. Les autres professions ont une attitude plus corporatiste. Essayez, juste pour voir, de pratiquer la médecine, le droit, la plomberie sans permis.

Il ne s’agit pas, bien entendu, d’interdire la pratique des peintres du dimanche. Il s’agit, le plus souvent possible, c’est-à-dire chaque fois que l’occasion se présente, d’affirmer collectivement et personnellement le caractère professionnel du travail de l’artiste visuel.

Un artiste de réputation, récipiendaire du prestigieux Prix du Québec, me confiait, il y a quelques mois, que sa famille comptait plusieurs peintres amateurs, des tantes, des cousins, avec qui il avait des rapports fort agréables, mais à qui il ne serait jamais venu à l’esprit de voir en lui autre chose qu’un artiste comme eux. Navrant. Combien de fois n’est-il pas arrivé à un artiste professionnel de se faire dire: «Vous êtes peintre? Ah! une de mes sœurs fait de la peinture aussi, un talent naturel!». Traduisez: «Vous êtes médecin? Une de mes sœurs guérit pas mal elle aussi, un vrai don!».

L’aspect professionnel du travail de l’artiste n’est jamais assez annoncé, jamais assez affirmé ni défendu par les artistes eux-mêmes, de sorte qu’il n’est pas surprenant que la salle d’attente de votre dentiste, le bureau de votre conseiller financier ou le hall d’entrée de votre usine soient décorés avec de «beaux cadres» d’amateurs quand ce n’est pas avec des «chromos» de chez Zellers. Quand ces gens auront besoin d’un avocat, d’un plombier ou d’un électricien, ils choisiront des professionnels; mais pour décorer leur lieu de travail ou leur domicile, ils penseront à leur beau-frère-qui-fait-de-la-peinture-le-soir.

La loi 78 qui définit le statut de l’artiste professionnel est en vigueur, mais votre dentiste n’en a rien à faire. C’est son droit le plus strict. N’empêche qu’il resterait une tâche à accomplir: faire en sorte que l’artiste professionnel, le peintre, le sculpteur, le photographe, l’estampier, etc., soit reconnu par ses concitoyens comme participant à part égale au développement et au bien-être de la collectivité. Que ses réalisations soient appréciées et désirées. Que son statut légal ne lui serve pas uniquement, comme il le fait aujourd’hui, à se qualifier auprès des organismes subventionneurs.

Tout le monde a le droit de s’exprimer
Certains en font une profession. «Mon fonds de commerce, a déjà dit Claude Lelouch, c’est moi!» Il a bien raison. Ce n’est vrai que parce qu’il fait des films. Heureusement qu’il y a des gens qui croient, comme lui, avoir quelque chose à dire, à partager, et qui en ont envie. Des possédés qui, comme disait Félix, font que leur rêve est plus long que la nuit.

Certains passent à l’acte tout de suite. Pendant des années, ils peignent, écrivent, chantent. D’autres, plus prudents, prennent d’abord des cours de chant, de peinture, s’inscrivent dans des écoles. Tous apprennent le métier, travaillent dur, louent des ateliers, se perfectionnent, étudient les anciens et les contemporains, voyagent, fréquentent les galeries et les musées du monde pour confronter leur pratique avec celle des autres. Ils se regroupent en associations, organisent des événements, exposent seuls ou en collectifs. Ils font de la pratique de l’art leur principale activité.

Ceux-là sont les artistes.

Artiste et société
On a trop souvent tendance à oublier l’impact socioéconomique de la pratique des arts. Selon la firme de sondage Léger Marketing, l’École des arts visuels de l’Université Laval, qui compte 800 personnes, apportait à elle seule, au milieu des années 90, des retombées d’un million de dollars par année dans le quartier Saint-Roch à Québec où elle est installée. Que dire des dizaines d’ateliers privés et collectifs qui s’y étaient implantés avant elle et qui continuent à le faire. L’arrivée des artistes (au nombre d’une centaine) dans Saint-Roch est à l’origine de la revitalisation de ce quartier, comme ce fut le cas à Paris (Montmartre), à New York (Soho) et à Toronto (Spadina et Yorkville). Une étude ontarienne ancienne a déjà démontré que les dépenses des Torontois pour la culture dépassaient largement les dépenses occasionnées pour leurs loisirs sportifs (pratiques et spectacles confondus).

Les artistes viennent à peine de se considérer comme travailleurs autonomes. Il faut qu’ils se convainquent maintenant qu’ils sont bien plus. Comme premiers producteurs de biens culturels, ils sont de véritables entrepreneurs impliqués dans la vie économique de la collectivité.

Je sais, il y a du chemin à faire.

Richard Ste-Marie
Producteur
CKRLmf, 89,1 à Québec

(*) Ce texte a été tiré du livre Les petites misères de Richard Ste-Marie