La poétique du mot et de l’image
texte accompagnant l’exposition Série 12 et œuvres récentes
Bibliothèque Alain Grandbois, Saint-Augustin, du 17 septembre au 10 octobre 2004
Carol Poulin est né à Beauceville en 1947. Il vit et travaille à Saint-Augustin
Carol Poulin peint depuis plus de trente ans, depuis sa promotion à l’École des beaux-arts de Québec en 1971. Entre 1979 et 1989, il s’adonne à l’enseignement desservant divers ateliers et municipalités, dont Saint-Augustin. Aussi, il illustre des couvertures de livres et fut récipiendaire du Prix Albert-Rousseau en 1990. Depuis 1982, parallèlement à sa peinture, il se consacre à la restauration de tableaux anciens et contemporains, contribuant ainsi à faire renaître certaines œuvres d’art voilées par la patine ou altérées par les aléas du temps.
Depuis le début de sa carrière, Carol ne se soucie guère d’être affilié à quelque groupe ou mouvement artistique que ce soit. Le peintre avouera toutefois que des artistes d’ici ont marqué son parcours comme Jean-Paul Riopelle, Jean Dallaire, Marc-Aurèle Fortin et Tom Thomson, associé au groupe des Sept, et des artistes d’ailleurs tels les Picasso, Dali et Magritte. Au fait, l’artiste s’enrichit inconsciemment de tout ce qu’il voit. D’ailleurs, on décèle souvent dans le travail de Carol Poulin, des influences du courant surréaliste où la pulsion inconsciente se fait maître donnant lieu à une imagerie oscillant entre le réel et le fictif, comme c’est le cas dans la présente série de douze dessins au fusain réalisée sur une période de quatre ans. Ici, la poésie des mots entre en osmose avec la poésie de l’image ; l’écriture évoque l’immatériel répondant aux métamorphoses des formes et des images énigmatiques. En outre, le texte de l’artiste s’offre à nous comme une piste de lecture, mais nous pouvons aussi sonder nous-mêmes ces mystères…
Les trois premiers dessins (1998) explorent les thématiques de la famille, du voyage et de la mort guerrière. Tout d’abord un autoportrait qui se présente, non pas sous une image réaliste, mais sous la forme d’une pyramide familiale dont la cime pisciforme se détache sur un fond de paysage et dont la base révèle le visage de l’artiste schématisé en facettes superposant chaque angle de vision, un peu à la manière cubiste (d’un Picasso) ; puis, un voyageur solitaire parcourant le globe, un fugitif, un globe-trotter au bec corné avec sa canne transperçant les fonds marins se pose à l’affût d’un voyage intérieur ; enfin, la personnification de la mort sur fond de guerre où la faux menace, où les jeux d’ombre et de lumière intensifient l’effet pathétique évoquant le drame de la condition humaine.
Deux autres dessins (1999) illustrent tantôt des sages esprits assurant la veille, dont les silhouettes chapeautent des formes abstraites en transparence entourées d’un halo, tantôt une muse endormie en grâce et en beauté, au visage émergeant d’un fonds géométrique, carrefour duquel surgit la lumière. S’agit-il d’Érato, muse de la mythologie grecque incarnant la poésie lyrique ou s’agit-il simplement de la projection d’un rêve ?
Puis la figure s’estompe au profit de la forme abstraite dans les quatre dessins découlant d’une démarche plus formaliste (2000). On distingue alors un univers fantasmagorique aux images opalescentes sur lesquelles se découpent des têtes au sourire narquois ; puis, des formes organiques teintées de lumière avoisinant des zones d’ombre se juxtaposent à des architectures ; ailleurs, une immense ove cristalline traversée d’une ligne d’horizon au crépuscule lunaire se coiffe de dentelles de végétation ou de débris solaires ; enfin, des profils cruciformes s’étalant sur trois registres découpent l’atmosphère nocturne telles des sentinelles de l’espace évoquant le dieu Éole ou les moulins à vent d’un Don Quichotte des temps modernes à l’imagination débordante qui s’offre un temps d’arrêt en 2001.
Trois dessins (2002) viennent clore ce périple dans les profondeurs de l’inconscient en replaçant la figure humaine et animale. Un cheval survolant les lieux de l’immolation nous plonge également dans la mythologie grecque avec Pégase, cheval ailé qui servit de monture au héros corinthien, Bellérophon, symbole de l’inspiration poétique ; un aigle, ou créature ailée en chute vers les ténèbres, rend dramatiquement hommage à un ami qui a mis les voiles ; enfin, tout comme pour le premier dessin, l’artiste trace un autoportrait où il apparaît dans un miroir au dos de son propre modèle jetant un regard à la fois vers le passé et vers le futur. Sous quels masques l’inspiration se personnifiera-t-elle après ce voyage en douze stations ? Pérégrination empreinte de symbolisme, d’autant plus que le nombre douze évoque l’accomplissement, la finalité : un cycle qui se boucle.
Deux dessins à part, appuyés d’un texte, répondent d’une commande pour une exposition sur le thème du Saint-Laurent (2002) : le peintre opte d’abord pour l’illustration de la vie aquatique dans les profondeurs du fleuve, puis, il dévale Cap-Santé tout en voiles, où se profile la chute sous l’église illuminée par le soleil à l’aube du jour naissant.
Dans ses tableaux (2003-2004), Carol délaisse le symbolisme et la figuration onirique pour une approche plus coloriste. Il tronque ses signes et ses symboles pour canaliser ses efforts sur le langage de la matière et de la couleur, à l’écoute de l’image qui apparaît sous les perpétuels gestes de superpositon et de soustraction du médium. Au contraire de ses dessins au fusain exécutés essentiellement en noir et blanc, ses peintures offrent une palette de couleurs du chaud au froid, en passant par les tons telluriques. Cependant, c’est le principe de l’élan vital, du geste spontané guidé à la fois par l’inconscient et le conscient qui demeure le facteur d’unité de toute la production de cet artiste.
Au fait, dans cet ensemble de tableaux, l’expressivité découle de l’agencement des formes abstraites, géométriques et organiques, de la dynamique créée par l’opposition entre l’aplat ou la profondeur, l’opacité ou la transparence des masses et des rapports chromatiques entre les tons chauds ou froids. Avec Sans titre (1), l’exaltation de la couleur atteint son paroxysme, les tonalités flamboyantes créant un effet des plus dramatiques. Dans Totem, la juxtaposition de plans multiples structurent entièrement l’espace et dans La Danse des elfes, l’effet d’approfondissement au centre du tableau magnifie les formes organiques protégées par l’oiseau de nuit. Dans Masques, les formes anthropomorphiques en mouvement circulaire dynamisent la surface. Enfin, la silhouette animale se profile toujours dans Hommage à Dallaire et Miraculeuse. Ici, l’on distingue le leitmotiv si cher à l’artiste, le poisson, emblème symbolisant la vie et la fécondité.
Avec cette rencontre fortuite entre la parole et l’image poétiques, Carol Poulin nous étale son bonheur de dire, de peindre et de dessiner en toute liberté, sans nulle autre contrainte que celle d’obéir à l’impulsion créatrice. L’acuité de son imaginaire provoque la rêverie et nous projette dans nos propres songes. Les images et les mots se tissent en mystère, des ténèbres à la lumière, autour des états d’âme du peintre accompli et du poète naissant.
Merci de nous offrir ta vision poétique du monde, en ces temps sombres qui assaillent l’humanité.
Thérèse Labbé, historienne de l’art, 17 septembre 2004