petites misères

« On nous a mis dans ce monde sans nous donner le mode d’emploi 
rappelle Robert Blondin en citant Buckminster Fuller.
Mais « La vie a un sens, répond Albert Jacquart, depuis que j’y suis »

Voilà bien le nœud du problème. Voilà bien ce qui m’intéresse et que je voudrais partager avec vous dans ce livre, comme j’ai tenté de le faire pendant deux ans avec mes émissions de radio, Les petites misères, à CKRL. Le but de l’aventure est bien sûr de faire voir que pour comprendre ce monde dans lequel nous vivons, il faut accepter qu’il est lui-même incohérent et n’a de sens que celui qu’on y apporte soi-même.

Malgré la variété des sujets traités, qui vont de la clarinette au sexe en passant par la censure, le village global, le trésor, l’effort, l’écriture, l’ordinateur, la beauté, le montréalisme, la percussion, la couleur, le défi, la communication, l’homme, la foi, l’artiste, les valeurs, le violoncelle, l’amitié et le langage, l’émission est restée fidèle à elle-même et à sa mission originelle : proposer une remise en questions des idées prêtes-à-penser qui contribuent à fixer des préjugés, ces irritants qui nous empêchent d'avoir une pensée renouvelée, libre et autonome.

Il y a donc dans ce livre, comme dans mes émissions, « ce que je sais » et « ce que je pense ». « Ce que je sais » est intéressant ; je l’ai appris, et tout le monde, en s’y mettant, peut arriver au même résultat que moi. « Ce que je pense » est par contre éminemment critiquable. J’en suis absolument convaincu, c’est pourquoi je le propose ici humblement, en sachant que « les autres », c’est-à-dire vous, les lecteurs et les auditeurs, vous vous ferez une opinion par vous-mêmes.

Jamais la phrase de Pierre Bourgault, citée en exergue dans ce livre, n’aura été aussi juste dans mon esprit : « Il faut dire ce qu’on pense, ça aide les autres à penser. »

Richard Ste-Marie

Écoutez quelques extraits audio : -

Il n’existe aucune loi qui vous interdise de parler de corde dans la maison d’un pendu. C’est votre savoir-vivre ou le chagrin qui vous empêcheront naturellement de le faire. En choisissant de vous taire, vous ferez volontairement acte d’autocensure, et vous poserez librement le pied dans l’escalier des nombreuses formes de censure que comportent l’opinion publique, la culture et la tradition, la morale, la règlementation et la loi.

L’autocensure est, la plupart du temps, un acte de prudence ou de politesse. Il y a des jours, en effet, où il serait préférable, même sous la torture, de ne pas avouer que, oui, vous trouvez que votre conjoint a grossi — c’est un piège !, comme dit l’humoriste. Des jours où il serait déplacé de demander « Comment ça va ? » à un malade en phase terminale, et des moments où il serait inopportun de parler de politique. Il y a des gens avec qui il serait catastrophique de faire certaines blagues à caractère sexuel, racial ou religieux. En cercle restreint, en compagnie de vos amis intimes, ces sujets seraient abordés en toute ouverture et en toute confiance. Dans un public que vous connaissez moins, ou que vous ne connaissez que trop bien, votre attitude sera différente ; mais votre réserve n’aura rien à voir avec la rectitude politique, il s’agira tout simplement de courtoisie de votre part, de tact, de décence ou d’urbanité. Toute vérité, comme dit le proverbe, n’est pas bonne à dire.

Pour la plupart des gens, ce que les autres vont penser suffit à les empêcher d’avoir des comportements ou de prononcer des paroles qui présentent un écart par rapport aux normes sociales.

Seuls les anticonformistes et les délinquants oseront adopter des comportements jugés déviants. Ce qu’ils feront à leurs risques d’ailleurs, c’est-à-dire au risque de passer pour un hurluberlu, un antisocial ou un criminel, selon la gravité des actes posés ou l’impertinence des paroles prononcées, le tout dépendant de la société dans laquelle ils vivent. Au risque également, faut-il ajouter, de devenir un héros. Car le danger d’offrir une tribune à ces délinquants vient du fait qu’ils trouveront inévitablement un écho dans certains groupes vulnérables, frustrés ou insatisfaits de la population. Que ce soit ici, chez des jeunes hommes en colère, ou ailleurs chez des Rwandais en armes — le Général Dallaire a démontré l’importance de Radio Mille-Collines dans le massacre rwandais — l’effet sera le même : « Enfin quelqu’un qui ose dire ce que je pense, enfin quelqu’un qui parle des vraies choses ! » Peu importe d’ailleurs si ce qui est dit est vrai. Peu importe si ce qui est répété, martelé ad nauseam est réellement pensé par celui ou ceux qui le colportent soi-disant au nom de ces groupes tout en tirant profit de l’opération. Revendiquer le droit à la déviance en la présentant comme un droit sacré à la liberté d’expression a l’effet pervers de faire passer cette déviance pour admissible et tout à fait légitime dans l’esprit des fidèles contents d’avoir enfin trouvé un porte-parole, un modèle, un chef, un pasteur.

Sous l’effet mobilisateur du démagogue, il ne sera alors pas étonnant de voir plusieurs milliers de manifestants descendre dans la rue et porter fièrement t-shirts (ah ! le charme de l’uniforme !) et fanions (ah ! la puissance de l’emblème !) en signe de ralliement car la plupart des gens modèlent leur langage, leur façon de se conduire ou de s’habiller sur la société environnante, cherchant ainsi à renforcer leur sentiment d’appartenance. C’est normal, les hommes d’affaires s’habillent en hommes d’affaires, les banquiers en banquiers, les professeurs d’université en professeurs d’université, les prostituées en prostituées. Les agents secrets s’habillent comme vous et moi. Tous les talibans mâles, Fidel Castro et certains intellectuels et artistes occidentaux portent la barbe. Tous pour des raisons différentes. Les talibans par obligation religieuse ; Fidel, par fidélité à son image originelle de guérillero ; les intellectuels et les artistes, pour marquer leur anticonformisme.

Mais en fait, rien n’est plus orthodoxe que de porter la barbe chez les talibans ; rien n’est plus conformiste pour Fidel que d’être barbu ; et rien n’est plus conventionnel, pour les intellectuels, que d’être différents, à condition de l’être tous de la même manière. L’opinion publique joue ici son rôle de censure, car chacun modèle son paraître en fonction de l’opinion que l’autre aura de lui.

L’avocat de Québec qui a changé son nom « Pierre » pour « Micheline » et qui s’habille en femme a bien du courage dans sa conviction. Il a choisi d’aller contre la censure du barreau et de la magistrature, contre la désapprobation d’un establishment qui, à coup sûr, l’empêchera de plaider ainsi habillé. La toge, soit, mais pas la robe. En choisissant d’assumer sa différence et de porter les marques (les stigmates, comme diraient les Français) de sa détermination, l’avocat a décidé d’aller également contre la censure sociale de l’opinion publique : ce qui risque de détourner une bonne partie de sa clientèle. Dieu merci, dans ce pays, il ne sera pas jeté en prison.

Il existe encore sur la planète un bon nombre de pays où l’on peut se promener tout nu en public. C’est culturel et climatique. Ici, au Québec, vous seriez arrêté sur l’heure, car votre comportement serait considéré comme un acte criminel, sinon comme un dérangement de l’esprit. Mais pas à Saint-Tropez, pourvu, bien sûr, que vous soyez sur la plage et non au petit restaurant de l’autre côté de la rue ; car à cet endroit, la tolérance envers la nudité n’est plus en vigueur. Vous aurez plus de liberté si vous avez moins de quatre ou cinq ans : vous pourrez vous promener tout nu plus librement, car votre zizi n’est pas encore devenu un pénis.

Il y a des pays où l’on peut organiser dans l’allégresse et avec grand succès un défilé de la fierté gaie, tandis que dans d’autres pays, la chose est absolument impensable, voire abominable. Mais un défilé de la fierté hétéro n’a aucune chance de succès nulle part (sauf à Montréal !). Un Noir pourra porter un T-shirt annonçant sa fierté d’être noir alors qu’un Blanc « fier d’être blanc » sera traité de raciste. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça.


Il existe des pays où vous serez lapidée si vous commettez l’adultère, alors qu’ailleurs, vous aurez droit au divorce avec pension alimentaire, le cas échéant. Il existe, sur cette planète, des pays où l’on peut vous condamner à mort pour des versets sataniques qui vous mettraient, ici, en lice pour un prix littéraire. Pourquoi est-ce si différent d’une société à l’autre ? Parce que c’est comme ça. Parce qu’il existe, dans toutes les sociétés, des mécanismes invisibles, tissés à même la culture et la tradition, qui garantissent la consolidation de la structure sociale, religieuse et politique. Ces mécanismes agissent comme de véritables régulateurs du comportement humain et social. On sait très bien que ce ne sont pas les versets de Rushdie qui sont sataniques, ce sont plutôt les lézardes que pourrait causer la lecture de ces versets dans l’édifice patiemment construit par les ayatollahs depuis des siècles. À chacun son intégrisme d’ailleurs : au Village global, l’ayatollah s’appelle « Gates » ou « Greenspan », et rappelez-vous que l’Armageddon avait été fixé à minuit le premier janvier 2000. Manque de bol, il n’y eut pas de bogue !

Intellectuel à Kaboul, vous auriez été jeté en prison sous prétexte que votre barbe impie était trop courte ; à Cuba, on interdira votre musique si vous vous appelez « Sandoval » et que votre ferveur envers le parti est, à l’évidence, trop tiède ; en Oregon ou au Texas, vous aurez perdu votre emploi de journaliste parce que votre patriotisme semblait trop critique ou pas assez vengeur après les événements du 11 septembre 2001. À Kaboul, La Havane ou Dallas, la censure existe sous toutes ses formes.

Quiconque osera dire du mal d’un mourant, à son chevet, sera prestement rappelé à l’ordre par les proches, car même les individus les plus tolérants exercent de façon toute naturelle, j’oserais dire « bienveillante », un contrôle sur ce qui est dit autour d’eux. Quiconque sacre et blasphème à l’église sera invité à se taire ou sera expulsé par les paroissiens, et quiconque osera écrire que l’Holocauste n’a jamais existé sera poursuivi en justice, car il est criminel, au Canada, de fabriquer et de faire circuler de la littérature mensongère et haineuse.

À part quelques humoristes et quelques animateurs de radio, la plupart d’entre-nous seront prêts, selon les circonstances, à s’autocensurer, mais nous nous rebellerons tous quand les autres essayeront de limiter notre liberté d’expression. Mais, comme on dit, la liberté des uns s’arrête justement là où celle des autres commence. Et les autres, collectivement, ne se sont jamais privés d’imposer, chacun dans sa culture, des limites au droit d’expression.

Les gouvernements des sociétés, même des plus libérales, estiment que c’est leur droit et leur devoir de veiller à garder l’équilibre de la société, quitte à exercer au nom de la sécurité nationale un contrôle raisonnable sur les libertés des individus. C’est dans les sociétés les plus répressives que l’on retrouve le plus grand nombre de journalistes et d’intellectuels en prison, car la censure est la première arme des tyrans.

On peut dénoncer la censure, on peut essayer de la combattre. Pour ou contre, mieux vaut convenir qu’elle existe, qu’elle est naturelle et qu’elle existera toujours, ne serait-ce que parce qu’on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu.

Les petites misères, essais, 204 pages éditions Mémoire Vive
ISBN 2-922994-00-7

EXTRAIT: La censure