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Cette chronique est le texte préparatoire
de l'interview de Richard Ste-Marie
à l'émission Première heure
diffusée à la première chaîne
de Radio-Canada
le 11 août 2011

Animateur : Frédéric Laflamme

On peut l'écouter
en cliquant sur ce lien: trompette

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12 août 2011

Une douce croyance dans les anges (Seul le silence)

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À ceux qui n’ont jamais écrit et qui me disent « J’ai une bonne idée pour un roman » je réponds d’habitude « C’est avec des mots qu’on écrit les livres. » Voilà pourquoi j’ai aimé Seul le silence, de R. J. Ellory. Justement parce qu’il est écrit. Et je me rallie à Jean-François Beauchemin quand il dit : « Je m’étonne toujours que tant de romans soient si peu écrits, qu’on n’utilise pas davantage la puissance évocatrice des mots, leur force vive, en somme. »

« Curieusement, on semble avoir écarté l’idée que la langue écrite est un objet tout aussi important (et peut-être plus !) que l’intrigue qu’elle crée. Bien plus que les circonstances qui nous sont relatées, que les personnages qui nous sont décrits, ce sont souvent les mots et ce qu’ils provoquent d’émotion ou de réflexion qui donne au livre son poids, sa valeur. » (1)

R. J. Ellory tomberait d’accord. Lui-même établit trois sortes de livres (2) :
Il y a d’abord l’intrigue policière conventionnelle à la Harlan Coben ou à la Michael Connelly. Des livres intéressants, avec un hameçon dès le premier chapitre, mais trois semaines après les avoir lus, vous ne vous souvenez plus de quoi il s’agissait. La langue est bonne, sans plus.

J’ajouterais ici que Coben et Connely sont des champions toutes catégories de l’usage des dialogues, la manière la plus paresseuse d’écrire des livres, selon moi, ce qui fait que leurs best-sellers sont beaucoup plus parlés qu’écrits. Malheureusement, tout le monde n’a pas le talent de Michel Tremblay à cet égard.

Puis, en deuxième lieu, viennent les romans comme ceux d’Annie Proulx, de Truman Capote ou de William Faulkner, dans lesquels il n’y a pas d’histoire, pas de suspense. Juste la vie de quelqu’un. La langue est tellement belle par ailleurs que cela vous fait pleurer.

Finalement, la troisième sorte de livres qui peut faire ces deux choses. Les classiques : « Un livre si fascinant qu’on ne peut le lire assez vite, mais écrit si magnifiquement qu’on ne peut le lire assez lentement. » (2)
Seul le silence se classerait dans cette troisième catégorie.

L’histoire
L’histoire ? Quelles histoires ? Car il y en a plusieurs. Celle d’abord d’un garçon, Joseph Vaughan, qui à son 12e anniversaire reçoit de son professeur Alexandra Webber La Grande Vallée de John Steinbeck, et qui décide à sa lecture qu’il veut être écrivain. (On ne dit jamais « je serai peintre » devant un beau site, mais devant un beau tableau, disait Renoir.) Ellory lui fait aussitôt répondre par sa mère : « Dans ce cas, il me semble que tu ferais bien de commencer par avoir un crayon avec toi. »

En fond de scène, vue de la Géorgie rurale, la guerre 39-45. La peur, les atrocités, ce fou d’Ay-dolph Hitler. Les voisins de Joseph, les Kruger, des cultivateurs allemands qui ont conservé leur accent. La mort du père de Joseph, les difficultés de vivre, la chasse aux rats. La maladie de sa mère.

La naissance de l’écrivain, l’éveil à l’amour quand il aura 17 ans. Une femme qui le poussera à n’écrire que ce qui est vrai, et qui, enceinte de lui, mourra d’un accident. Suivra le départ de Joseph pour Brooklyn, l’écriture devient un métier. Puis, il est condamné à perpétuité pour un crime qu’il n’a pas commis. En prison, il écrit A Quiet Belief in Angels. Ce récit autobiographique lui sauvera la vie, car il servira à rouvrir son dossier et le faire acquitter. Sauvé par l’écriture…

Les crimes
Le premier survient à la page 37, le deuxième à la page 51, le troisième à la page 67. Tout au long du roman, des meurtres d’enfants vont ponctuer le récit. À quinze ans, Joseph constitue une bande de garçons, les anges gardiens, qui s’engagent à surveiller les petites filles. Ils patrouillent de nuit, morts de peur, jusqu’à ce que le Shérif Dearing les attrape et les admoneste. Le Shérif organise des battues avec des citoyens, mais le lecteur du roman ne suivra pas ici d’enquête. Pas d’indices, pas de traces analysées, pas de théories policières. Les Shérifs de différents comtés se rassemblent, commandent des sandwiches et du café et se chicanent à propos de religion. Des agents du FBI à chapeau viennent et repartent sans avoir dit un mot.

Joseph trouve la cinquième victime – on est à la page 116, au quart du roman – et à ce moment seulement nous pouvons avoir une description du meurtre. Il y en aura 7 ou 8 dans le roman, mais à la fin Joseph apprendra, une fois libéré de sa prison, qu’il y en a eu 32. Non résolus.

Sommes-nous dans un roman noir, un thriller, un drame, un roman policier ? Ellory s’en moque, pour lui il ne s’agit que d’écrire une bonne histoire, l’étiquette n’a pas d’importance. Les éditeurs et les critiques littéraires ne seront pas d’accord.

Structure

R. J. Ellory dit qu’il travaille sans plan prédéfini, à raison de plusieurs heures d’écriture quotidienne. De trois à cinq mille mots par jour, pour être précis, de 7 heures jusqu’à 13 heures. Mais même sans plan, il n’y a pas d’art sans structure.

En prologue, les premiers mots du livre sont : Coups de feu… Un personnage (on apprendra plus tard qu’il s’agit de Joseph Vaughan) est dans une chambre à New York. Personne n’a entendu ces coups de feu, personne n’entend rien parmi une telle abondance de vie. Peut-être à cause des autres bruits, ou parce que personne n’écoutait. C’est New York, après tout.

Puis, tout de suite, suivent deux pages écrites en italiques. C’est la réflexion du personnage sur ce qui vient de se passer. À plusieurs reprises, dans le roman, ces passages en italiques reviennent rythmer le récit en ramenant le lecteur à ce moment initial (et terminal) où il y a eu mort d’homme. Ces pages représentent dans leur forme plus philosophique (Ellory dirait poétique) la méditation de Joseph Vaugh sur sa vie et sur les événements qui l’ont amené jusqu’à cette chambre de New York. Il s’agit plus qu’une quête que d’une enquête. Et ce procédé résume à lui seul le leitmotiv d’Ellory : placer quelqu’un d’ordinaire face à des situations extraordinaires et permettre ainsi à l’écrivain de s’offrir un spectre plus large d’émotions humaines à investir et à décrire.

Le crime a toujours impliqué la peur, la douleur, la perte, la culpabilité, le remords, le châtiment. Et puis, il y a la mort, omniprésente dans les romans policiers : être ou ne pas être n’a-t-il pas toujours été la question ?

Les anges
Joseph Vaughan connaît les neuf ordres d’anges : les séraphins, les chérubins, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Puissances, les Principautés, les Archanges et les anges ordinaires. Il y croit. Dès les premières pages du roman, une plume d’oreiller vole dans l’air (les oreillers sont naturellement faits de plume d’ange) alors que son père meurt… et devient un ange. Plus tard, la mère de Joseph a une relation avec un voisin marié, une relation biblique, dans le langage du garçon, ce qui le chagrine, car ce péché empêchera sa mère de devenir un ange. Et puis, toutes ces petites filles qui meurent atrocement. À toutes les trente page, il est question d’anges.

Dans le roman, en prison Joseph Vaughan écrit A Quiet Belief in Angels, titre qu’on a également choisi pour le roman d’Ellory dans sa version originale. On l’a gardé en Néerlandais (Een Stil Geloof In Engelen) et en portugais du Brésil (Uma Crença Silenciosa Em Anjos.) Dans sa traduction française, le livre de Joseph Vaughan devient Une douce foi dans les anges, Belief ayant été traduit par foi. Croyance aurait été un meilleur choix, car le mot foi est en fait plus proche de Faith. Quoi qu’il en soit, l’éditeur français a opté pour Seul le silence, titre qui se réfère au silence assourdissant qui suit la détonation d’une arme à feu, au dedans comme en dehors de nous, quand personne n’a crié, quand il n’y a pas de pas précipités dans le corridor et que nul ne frappe à la porte en braillant « ouvrez ou j’appelle la police ! »(3)

Pourquoi a-t-on choisi Seul le silence pour la version française ?
Prérogative d’éditeur.

 

Richard Ste-Marie
12 août 2011

1 Entrevue avec Jean-François Beauchemin, La vie, et rien d’autre, Linda Amyot, Nuit blanche, no 122, page 31
2 Rencontre avec R. J. Ellory, propos recueillis, traduits et adaptés par Florence Meney, Revue Alibis no 35
3 J. R.Ellory, Seul le silence, Sonatine, p. 126