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14 mars 2012

La beauté de la chose

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Extrait de: les petites misères, Richard Ste-Marie, éditions Mémoire Vive

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L’outil
Chaque métier traditionnel possède depuis toujours son ensemble d’outils ou de machines qui impliquent des manipulations appropriées. On se représente facilement les gestes que doivent poser le boulanger, le menuisier, le chauffeur de camion, le soldat, le violoniste. Ces gestes entraînent même une certaine ritualisation : mouvements des bras, des pieds, du corps tout entier ; stations et postures diverses, rythme. Un professeur de montage de lignes de transport d’énergie me disait récemment qu’une très grande partie de la formation de monteur consiste à l’apprentissage de gestes qui, pour des raisons de sécurité et d’efficacité, doivent devenir automatiques, rituels.

La beauté de la chose, si je peux dire, réside justement dans la parfaite harmonie des gestes spécifiques d’un travail. Coordination des mouvements du corps au travail demandé et, réciproquement, adaptation de l’outil à la géométrie et au potentiel du corps humain. Contrôle et efficacité des mouvements. Puissance ou finesse de l’effort. Dextérité manuelle, précision du geste et virtuosité. Chaque outil dont la forme parfaite est le fruit d’une évolution souvent millénaire sera utilisé par des ouvriers qui auront développé une expérience et une science de l’ouvrage qui contribuent à créer et à perpétuer, pour chaque corps de métier, ce qu’on appelle « la pensée ouvrière ».

[...]

Arrive le numérique
Mais qu’arrive-t-il quand tout un patrimoine instrumental est peu à peu remplacé par un outil, un seul : l’ordinateur, et que toute une gestuelle, c’est-à-dire tout un ensemble de gestes signifiants, est supplantée par l’emploi exclusif de dix doigts sur un clavier et de la paume de la main sur une souris ?

Mon propre ordinateur peut, dans la même journée, s’acquitter de tâches étonnamment variées. Assis devant le moniteur, sans changer de position, avec mes dix doigts (quoique mes deux index suffisent) et la paume de ma main droite, je peux indifféremment écouter de la musique, faire ma comptabilité, écrire une lettre de référence, commander un logiciel par Internet, enregistrer une émission de télévision, écrire ce texte, réserver une maison sur la Côte d’Azur, faire la mise en page d’un livre, facturer un client, faire le montage sonore d’une émission de radio, lire mon courriel, imprimer mes photos de vacances, créer une estampe numérique, écouter la radio, trouver un code postal, jouer à un jeu avec mes petits-fils, consulter l’horaire d’Air Canada, envoyer un fax, planifier mon itinéraire routier de Québec à Los Angeles, lire le journal, graver un CD, acheter des actions en bourse (Dieu m’en garde !), comparer plusieurs recettes de paella, payer mon compte Visa, voir quel temps il fait à Athènes, composer de la musique, faire un jeu de patience, prendre un cours à l’Université Laval, vérifier un mot au dictionnaire, faire un virement bancaire, créer une page Web, perdre mon temps. J’en oublie.

Avec le même ordinateur et avec les mêmes gestes de la main, un autre opérateur pourrait tout aussi bien envoyer un missile, mettre la ligne de transport d’énergie de la Baie-James hors circuit, changer la température dans un édifice, guider la trajectoire d’un avion, accélérer la cadence de production d’une usine, intercepter les messages d'Al-Qaïda (Allah l’en préserve !), se tromper comme d’habitude sur les prévisions météorologiques, découper une feuille de métal au rayon laser, prendre une photo de la planète Mars, dominer le monde. Vos suggestions sont bienvenues.

Pas surprenant, comme l’explique Hervé Fisher dans son excellent CyberProméthée, l’instinct de puissance à l’âge du numérique, qu’un tel engin exacerbe mon propre instinct de puissance et, à une autre échelle, celui des grands stratèges planétaires et globalisants.

Même outil, mêmes gestes. Mais, il y a des gestes qui se perdent quelque part. Des gestes riches de sens, indispensables et irremplaçables pour le développement de l’homme. Des gestes d’une complexité et d’une très grande variété qui lui ont apporté un épanouissement complet et inattendu, voire insoupçonné de son cerveau, sinon de toute sa personne. On connaît l’importance, pour le développement émotif et cognitif de l’enfant, des gestes aussi simples que ceux requis pour changer sa couche ou pour le nourrir à la cuillère, ces gestes étant accompagnés de paroles et de marques d’affection qui établissent la réciprocité de la communication. L’homme n’a pas attendu Bill Gates pour interagir avec ses semblables, car il est né interactif. (Je me réjouis, par ailleurs, de voir qu’aucun crétin n’a encore songé à inventer la machine à changer les couches.) Dans un ordre en apparence plus élevé, des neurologues ont souvent fait valoir les vertus de l’apprentissage du violon dans celui... des mathématiques ! Il y aurait sans doute de nombreux autres exemples à donner.

On a célébré, à juste titre, la conquête de l’ordinateur dans de nombreux secteurs de l’activité humaine : arts, sciences, technologies. Mais on devrait également examiner l’accueil trop enthousiaste et soumis de certains qui voient dans le numérique la preuve par excellence du « progrès », celui avec un grand P, la confirmation sine qua non de la suprématie de ses utilisateurs. Il faut sans doute résister à la tentation de voir dans l’ordinateur le seul instrument ayant de l’avenir pour le développement de l’homme. Le seul gage et la seule mesure de son avancement. Si perfectionné soit-il, si époustouflantes soient ses performances, un outil reste un outil. Et comme disait le philosophe : « si vous vous promenez dans ce monde avec, pour tout outil, une balance, tout ce vous pourrez connaître des choses de ce monde, c’est leur poids ». Or les choses vont changer avec un instrument multi-usage, polyvalent, exclusif et dominant.

L’ordinateur se conduit, dans le domaine des outils, comme l’impérialisme dans ce monde : totalitaire, parce que cherchant à envahir toutes les sphères de l’activité humaine ; écrasant, parce qu’il fait disparaître des outils utiles qui, jusqu’à maintenant, accomplissaient leur tâche de façon fort convenable et économique ; asphyxiant, parce qu’il devient dans bien des cas la béquille inévitable et imposée à des sociétés qui devront s’uniformiser, c’est-à-dire normaliser leur action avec celle de l’ensemble du village planétaire. Certains, comme Alain Minc, ont parlé de l’informatisation de la société.

À cet égard, je souris encore en me rappelant la mésaventure d’un conseiller en développement international qui avait pour mission d’implanter un système bancaire informatique dans un village africain. Le pauvre homme revint bredouille après avoir constaté que toutes les maisons du village étaient sur la terre battue, sans vitres aux fenêtres et qu’il faisait quarante degrés à l’ombre. Il avait oublié que le village global est virtuel et climatisé.

[...]

Si la tendance se maintient...
Certes, il ne saurait être question du retour nostalgique au tout fait à la main, mais on doit convenir qu’il y a, avec l’arrivée de l’ordinateur, un appauvrissement du capital gestuel dont les conséquences sont imprévisibles, à part naturellement celles connues de l’embonpoint, de la myopie et des tendinites.
Comment ne pas reconnaître la richesse et la diversité d’un orchestre symphonique par exemple ? Comment ne pas admirer le spectacle de la multiplicité et de la variété des gestes des musiciens ? Certains soufflant dans leurs instruments, d’autres frottant ou grattant des cordes tendues, utilisant des archets ou simplement leurs ongles. D’autres percutant des peaux tendues, à mains nues ou à l’aide de bâtons. Les gestes les plus ordinaires qui ont garanti à l’homme sa survie : pétrir, frotter, gratter, frapper, souffler ; les actions les plus habituelles, crier, parler, deviennent alors extraordinaires en faisant naître — dans l’instant même — la musique dont la splendeur repose sur l’action diversifiée des instrumentistes, pourvu que celle-ci soit organisée et concertée sous la direction d’un chef, muni d’une simple baguette, utilisant les mouvements de ses bras. Et pour notre plus grand bonheur, la fonction la plus naturelle, entendre, se transforme alors en pur plaisir.
Un seul instrument remplacerait tout ça ?

Fort heureusement, il ne ferait que s’y ajouter, et il ne saurait être ici question de porter un jugement moral sur l’ordinateur. L’éthique ne réside pas dans l’objet. Si, par exemple, je me trouve à la Baie-James, au volant d’une camionnette remplie de cinq cents bâtons de dynamite, nul ne verra de problème si je suis un employé de Lavallin. Si la même camionnette est stationnée au World Trade Center et que je travaille pour Al-Qaïda...

C’est l’intention, autant que l’occasion, qui crée le larron, comme c’est l’intention qui crée l’artiste ou l’artisan. L’outil dont se servira l’artiste ou le travailleur est indifférent : seul compte le but que se propose l’opérateur. Pour l’artiste, seule compte sa volonté de transformer la matière dans le but de nous donner des images de nous-mêmes et de dire qui nous sommes. Et s’il est vrai que de dire une chose d’une autre façon équivaut à dire autre chose, l’arrivée d’un nouvel outil sera bienvenue car elle aura pour effet de permettre le renouvellement de son imaginaire. Pour le travailleur, seul compte son pouvoir de transformer la matière dans le but de fabriquer des objets qui nous rendront la vie plus facile, plus confortable, qui participeront à l’amélioration de notre santé, de nos connaissances, de notre humanité. Pour arriver à ses fins, l’homme pourra bien utiliser et inventer les outils qu’il jugera adéquats. Mais, en même temps, il devra ajuster son éthique aux nouvelles réalités provoquées par ses inventions, car il n’y aura pas de gain si tout nouvel instrument n’implique pas aussi une réflexion vers un nouvel humanisme.

Malaise
Sans aller jusqu’à faire le procès de l’ordinateur, il faut quand même constater les problèmes soulevés par son usage, le premier étant qu’il est lui-même un problème. J’ai l’habitude de dire que mon travail d’artiste à l’aide de l’ordinateur m’oblige à être savant, sinon intelligent. C’est fou ce que j’étudie depuis que je travaille avec cet outil. Le temps que je dois passer à acquérir les connaissances nécessaires à l’utilisation des machines et des logiciels est énorme et perpétuel ; il est incomparable avec ce qu’un artiste utilisant les techniques traditionnelles doit connaître. Nouveaux logiciels, nouvelles versions, interfaces et périphériques améliorés, systèmes d’exploitation déclassant les anciens, tout concourt à rendre la mise à niveau des connaissances et des équipements pratiquement impossible. Nul ne peut prétendre connaître et exploiter à fond toutes les possibilités de tous les programmes de toutes les machines. L’utilisateur moyen vit constamment dans la hantise de l’irruption de la dernière trouvaille de Microsoft ou autre gourou informatique qui va bouleverser sa machine au point de rendre une bonne partie de ses acquis obsolètes. Son travail quotidien comporte en outre une bonne part de temps gaspillé à résoudre des problèmes informatiques qu’il n’aurait jamais dû avoir. On comprendra que le rapport amour/haine avec son instrument soit fréquent. Le pire, et cela arrive, le travailleur sera fier d’avoir réglé ces problèmes, après une longue nuit sans sommeil, comme cet imbécile qui, partant de Québec pour aller à Montréal en voiture, arriva trois mois plus tard, heureux d’avoir appris comment réparer une transmission, remplacer des freins et ajuster un carburateur, en plus de connaître par cœur tout le système routier de Québec à Montréal, pourvu qu’il passe par Gaspé et Rouyn. Il avait oublié son but premier : se rendre à Montréal.
Souvent perturbé par un bogue ou un autre, le travail sur ordinateur place également l’utilisateur moyen dans un sentiment permanent d’incompétence. Tôt ou tard, une fenêtre s’ouvrira qui lui demandera, sous menace de catastrophe : « voulez-vous installer le module convertisseur bipolaire de mise à niveau de l’activateur acquisitif de validation transitoire abrégée ? Oui / Non. » Le marteau plante des clous, l’ordinateur plante tout court.

Le système
Qui ne s’est pas fait dire, au moins une fois dans sa vie : « Excusez-moi, je ne peux rien faire pour vous, c’est l’ordinateur » ? Ou « L’ordinateur refuse. » Comme dirait une de mes connaissances, le problème est assis à quarante centimètres de l’écran. C’est là le premier symptôme, ou plus précisément le premier degré d’une déresponsabilisation entraînée par un outil complexe qui met l’utilisateur à son service au lieu du contraire. Charlie Chaplin, dans Les Temps modernes, avait bien compris ce mécanisme de soumission ; mais avec l’ordinateur, ce n’est pas uniquement le corps de l’utilisateur qui est pris dans l’engrenage diabolique, c’est son esprit. Car à un degré plus avancé, la déresponsabilisation devient carrément un problème moral. Quand un jeune militaire de vingt-cinq ans, aux commandes de son avion propulsé à huit cents kilomètres/heure, appuie sur le bouton larguant un missile commandé par ordinateur et tue cent personnes par mégarde, il rentre tout simplement à la base et remet à sa machine la responsabilité de la bavure (dommage collatéral). Si, comme dans les temps anciens, avec des armes conventionnelles, il avait dû poser un geste ayant de telles conséquences, ou pire, s’il avait dû tuer de ses propres mains ses victimes innocentes une par une, il y aurait réfléchi à deux fois. Des études ont d’ailleurs démontré que pendant la dernière grande guerre mondiale, un bon nombre de combattants s’interdisaient carrément de tirer sur l’ennemi à leur portée, préférant viser en l’air ou se cachant pour ne pas avoir à le faire. Dieu merci, l’homme n’est pas si méchant. La maîtrise de l’outil a toujours fait partie des qualités de l’ouvrier, mais il semble qu’avec l’ordinateur, cette notion de contrôle et de responsabilité personnelle est devenue plus floue, plus aléatoire, ou alors elle est partagée avec l’inventeur de l’outil : « Ce n’est pas ma faute, c’est la faute du système. »
Allié aux sentiments de frustration et d’incompétence, l’effet d’irresponsabilisation induit par l’ordinateur a pour conséquence de déposséder de nombreux usagers de leur propre pouvoir au moment même où ils viennent de prendre conscience de leur puissance : c’est la définition même de l’aliénation.

L’ancien et le nouveau
J’ai la chance, à soixante-six ans, de n’avoir jamais eu à répondre à des questionnaires impliquant des réponses à choix multiple. J’ai été éduqué et instruit de l’ancienne manière, celle qui nous mettait tout seul devant un problème à résoudre ; seul, c’est-à-dire muni du bagage de connaissances transmises par nos maîtres et nos parents, nourri des exemples du monde qui nous entourait. Seul, mais confiant dans notre propre jugement. Jamais, à cette époque, aurait-on osé nous suggérer que nous puissions choisir une réponse. Jamais aurait-on pu concevoir que l’ignorant puisse tomber sur la bonne réponse et que le hasard soit une méthode autorisée de réussite. Un jour, ce sera ton tour !

Quitte à passer pour un vieux réactionnaire (que je suis probablement), j’avoue qu’une telle méthode me serait apparue, dans mon jeune temps, comme une insulte à mon intelligence et à mon sens du devoir ; pourtant, Dieu sait que je n’étais pas très studieux. De même, les questionnaires d’appréciation qui proposent une grille de réponse allant du « extrêmement en désaccord » au « absolument d’accord » en onze degrés m’ont toujours laissé perplexe, car je ne crois pas avoir une pensée raffinée à ce point. Aujourd’hui, bien sûr, je suppose que ces méthodes d’évaluation des connaissances doivent avoir leur raison d’être, si je me fie aux experts des sciences de l’éducation, bien que je doive avouer cependant que je considère toujours, après avoir passé plus de trente ans dans l’enseignement, que l’éducation est un art, mais passons.

Bref, ne doutons pas des méthodes modernes, mais avouons qu’elles induisent une pensée-machine qui place l’individu dans un rapport de subordination à un système de mesure inventé, en principe, pour lui. Ou serait-ce plutôt pour celui qui prend la mesure  et qui verra sa tâche facilitée d’autant plus qu’il confiera les réponses au traitement d’une machine. En d’autres mots, dois-je penser comme un ordinateur parce que c’est un ordinateur qui évaluera ma pensée ? Il est surprenant que nos ados n’aient pas déjà songé à répondre cancel ou delete aux questions qui attendaient un oui ou un non, quoique « pas rapport » me semble dans la bonne direction. Par ailleurs, toujours à propos de nos ados, il est étonnant que leurs parents soient scandalisés par leur incapacité de faire une simple division sans l’aide de leur calculatrice alors qu’eux-mêmes seraient bien impuissants à allumer leur barbecue sans allumettes ou sans briquet.

Internet
Grâce à l’ordinateur personnel, Internet est devenu un vaste projet de circulation du savoir, une immense place publique où des gens, qu’ils se connaissent ou pas, peuvent communiquer entre eux grâce à ce qu’on a appelé « l’autoroute de l’information ». Le principe de l’autoroute est, soit dit en passant, de permettre une circulation automobile rapide et sûre, sur des chaussées séparées, aménagées de telle sorte qu’il n’y ait aucun croisement à niveau. Chaque voyageur chemine pour ainsi dire dans son sens unique. Sans possibilité, sans risque, mais aussi sans espoir de rencontre. Le terme d’autoroute de l’information est donc bien choisi, mais l’effet est paradoxal. Je communique moi-même depuis des années avec des gens que je n’ai jamais vus ni entendus. Je ne sais pas s’ils ont 25, 40 ou 60 ans. Sont-il chauves ? Aiment-ils le vin rouge ? Ils pourraient tout aussi bien être des créations collectives... (Restez calmes, ce n’est pas le cas.)
Pourtant, ces petits détails triviaux de la communication humaine ajoutent énormément à la complexité et à la qualité de cette communication. Ce sont eux qui, en bonne partie, fixent les critères habituels de confiance entre interlocuteurs. Ces critères ont disparu sur Internet. On a même dû inventer des signes pour suppléer à l’absence du ton de la voix :
   ;-)
L’usurpation d’identité a été un des premiers jeux pervers des forums de discussion. Il n’est donc pas surprenant qu’une des difficultés à établir des relations commerciales sur Internet vienne justement du manque de confiance dans la sécurité de la communication, tant du point de vue de la protection des informations échangées que de celui de la probité des intervenants. La communication sur le Web suppose au départ une bonne dose de foi dans la nature humaine.
Mes propres communications sur Internet sont souvent empreintes du style Web, laconique et efficace, dépourvu des grandes précautions oratoires, des formules de politesse et des mondanités dites dépassées dans le monde virtuel. Il m’est arrivé de répondre par un simple « oui » à une longue question venue d’un interlocuteur étranger. Par courrier escargot, j’y aurais mis la forme et mon oui aurait dépassé les cinquante mots.
Duquel, du courriel ou du courrier escargot, devrais-je être fier ? Et ne trouvez-vous pas honteux que je sois fier de communiquer avec le monde entier tout en ignorant encore le nom de mes voisins ?

Une nouvelle religion
Umberto Eco, il y a quelques années, développait avec humour l’idée que le MacIntosh est catholique et le PC, protestant. Catholique, le Mac, parce qu’il suffisait aux adeptes de faire simplement mais rigoureusement ce qui est prescrit, les yeux fermés, et tout irait bien. Le PC, pour sa part, exigeait que le fidèle s’informe, étudie « les écritures » du DOS ou autre système d’exploitation, et décide pour lui-même ce qui lui convient. La référence à la religion est drôle mais pertinente. Tout le monde a été témoin de discussions entre tenants des deux écoles ; alors que j’étais vice-doyen de la Faculté des arts de l’Université Laval, j’ai moi-même assisté à une réunion de vice-doyens où des têtes blanches se sont presque crêpé le chignon à propos de l’implantation d’un système ou de l’autre. Les arguments, de part et d’autre, tenaient plus de la foi que de la raison.

Mais la ressemblance avec la religion ne s’arrête pas là. Dans la grande toile d’Internet, par exemple, les utilisateurs n’ont pas d’existence autre que virtuelle, ils n’ont pas de corps, pas d’âge, pas de sexe (comme les anges !) Certains sont des pirates (les démons !) qui propagent des virus, s’emparent de votre âme privée et effacent votre mémoire. Dans le monde numérique, certains sont des grands-prêtres, espèces de gourous informatiques qui s’appellent Bill Gates ou Steve Jobs. La religion informatique a même eu son Armageddon quand, comme au tournant du premier millénaire, les fidèles se sont inquiétés pour l’avenir du monde, et que la fin de ce monde fut fixée à zéro heure, zéro minute et zéro seconde, le premier janvier de l’an 2000. Manque de bol, il n’y eut pas de bogue !
Pas étonnant que dans le film La Matrice rechargée, le beau Keanu Reeves porte la soutane et soit prêt à sacrifier sa vie pour sauver le monde (tiens donc !), alors qu’il est entouré par des clônes sataniques vêtus de noir et des êtres d’une blancheur inquiétante, plus spirituels que nature. Par ailleurs, comme dans bon nombre de films de science-fiction, certaines répliques ressemblent à de véritables invocations dignes du Prions en Église.

Homo numericus
Qu’on ne se méprenne pas. Malgré tout ce que je viens de dire, j’aime l’ordinateur. C’est l’outil que j’utilise presque exclusivement depuis 1990. Je possède même les plus récents modèles du Mac, car j’en ai besoin pour mon travail. Cependant, j’estime que c’est aussi un instrument qui, comme on l’a vu, pose problème à bien des égards. La chose n’est pas nouvelle, la société a dû réajuster ses valeurs à l’arrivée de la machine à vapeur, comme elle avait dû le faire auparavant avec l’invention de l’imprimerie, de la roue ou du marteau. Mais jamais au point où elle devra le faire dorénavant avec cet outil aussi prédominant qu’exclusif. L’ordinateur oblige déjà une réflexion d’ordre économique, politique et surtout éthique, mais nul ne peut prédire son développement futur. Quelle position prendrons-nous, par exemple, dans mille ans, dans dix mille ans, quand l’ordinateur aura disparu avec son clavier et sa souris et qu’il sera peut-être implanté dans nos cerveaux dès notre naissance ? Quelle éthique adopterons-nous quand, devenus Homo numericus, il nous suffira d’imaginer une chose pour qu’elle soit fabriquée ?

Utopique tout ça ?
Pas si on se représente Cro-Magnon en train d’imaginer, à son époque, nos avions, nos caméras numériques et nos modestes fours à micro-ondes. Et que ferait le grand Victor Hugo, moins éloigné de nous dans le temps, s’il était précipité subitement à Times Square ? Il mourrait tout aussi subitement d’apoplexie.

 

Richard Ste-Marie
mars 2012